Le sommeil représente 1/3 de nos vies, et nous passons de 25 à 30 années à dormir. Quel est le but de notre sommeil ? Est-il utile ? Et par certains aspects, peut-il constituer un temps perdu ?
C'est en tout cas ce que devaient penser nos ancêtres qui considéraient le sommeil comme une mort sociale, qui préfigurait la mort physique. D'ailleurs, dans la mythologie grecque, Hypnos, le dieu du sommeil, fils de la Nuit, père de Morphée, avait un frère jumeau, et ce frère jumeau était Thanatos, le dieu de la mort. Il a toujours été difficile de distinguer celui qui dort et celui qui est mort. Cette notion que le sommeil pouvait être un temps inutile a résisté aux siècles, et on connaît des personnages célèbres, qui faisaient en sorte de dormir peu, persuadés qu'ils étaient d'être, par ce moyen, meilleurs que leurs adversaires ou leurs ennemis.
Lorsqu'en 1929, Hans Berger, psychiatre allemand, est pour la première fois en capacité d'enregistrer l'activité électrique du cerveau, personne ne s'attend à trouver durant le sommeil les traces indirectes de la persistance d'un fonctionnement du cerveau. Pourtant, chez le chien d'abord, puis chez l'homme ensuite, force a été de constater que l'activité électrique du cerveau recueillie durant la journée et durant la veille notamment ne disparaissait pas complètement durant la nuit et le sommeil; certes, l'activité était plus lente que durant la journée, mais personne ne pouvait plus penser que durant le sommeil le cerveau s'arrêtait.
Trente années plus tard, en 1959, un étudiant américain était invité par ses maîtres, pour la réalisation de sa thèse de médecine, à examiner l'activité électrique cérébrale durant le sommeil. En effet, les années avaient permis de confirmer ce que Berger avait mis en évidence, mais curieusement, durant le sommeil, tous les dormeurs connaissaient une période d'une vingtaine de minutes où l'activité cérébrale devenait aussi rapide que durant la veille: ces épisodes de 20 à 30 minutes se reproduisaient toutes les 90 minutes et pour autant, personne ne se souvenait de ce qui était considéré comme des éveils intra-sommeil. William Dement passe des nuits à observer le phénomène sans le comprendre, et un jour, plutôt une nuit, il va entrer dans la chambre du patient lorsque son activité électrique cérébrale s'accélère au cours du sommeil. Il s'approche du patient, constate ses paupières fermées et sa respiration irrégulière, il soulève lentement son bras et le laisse retomber mollement; il finit par secouer le patient qui ouvre les yeux et regarde monsieur Dement en lui disant: "Monsieur Dement, pourquoi vous me réveillez ? J'étais en train de rêver. " William Dement venait d'inventer le sommeil des rêves, que l'on nomme aussi sommeil paradoxal, paradoxal car l'activité électrique cérébrale ressemble à la veille, mais pourtant le sujet dort encore.
A Lyon, Michel Jouvet étudie à la même époque le sommeil du chat. Il fait dormir un chat sur une planche qui flotte à la surface de l'eau d'une piscine, et pour ne pas tomber à l'eau, le chat s'empêche de dormir en sommeil paradoxal. Le lendemain, des tests sont réalisés, notamment le temps que met le chat pour attraper une souris, et la démonstration est rapidement établie que chaque fois que le chat dort sur la planche de la piscine, le temps qu'il mettra à trouver la souris dans un labyrinthe augmentera d'autant. L'hypothèse est alors faite que ce sommeil paradoxal sert aussi à la mémoire, et en tout cas aux apprentissages.
C'est encore 40 années plus tard que des travaux tout à fait remarquables sur la consommation d'oxygène et de sucre dans le cerveau vont révéler que cette consommation est maximale durant le sommeil et surtout, durant le sommeil paradoxal.
Le mythe du sommeil-temps perdu et inutile, a vécu.
Dr Jean-Luc SCHAFF
Clinique du sommeil et de la vigilance
Service de Neurologie - CHU Nancy