"Mon handicap m'a obligé à dépasser mes peurs ; il m'a poussé dans mes derniers retranchements". Le témoignage d'un personne réussissant une superbe carrière professionnelle malgré un handicap prononcé.
J'ai été amputé à 19 ans d'une jambe, à la suite d'un cancer réputé incurable. Deux mois après mon amputation, j'ai été reçu aux Arts et Métiers, à Chalons-sur-Marne (aujourd'hui Chalons-en-Champagne). J'ai fait toutes mes études aux prix d'efforts d'adaptation, appris à marcher avec une prothèse - un corps étranger - qui me faisait beaucoup souffrir au début, et même affronté une récidive de la maladie avec métastases au poumon.
Ce qui m'a sauvé, c'est ma soif de vivre à travers la rencontre de ma future épouse, ainsi que mes études que je voulais à tout prix réussir. Je me suis accroché à ces deux bouées. J'ai aussi réalisé que les gens ne vous voient pas comme vous vous voyez. Ils se disaient : "il a du punch, il va de l'avant." J'ai toujours refusé les traitements de faveur. A ma sortie de l'école, à 23 ans, je me suis mis à chercher du travail. J'étais optimiste. J'avais choisi de ne pas évoquer mon handicap dans mes lettres de candidature pour emporter le morceau au moment de l'entretien. Il m'est arrivé de lancer à un recruteur rebuté par mon handicap qu'il se privait de quelqu'un de bien. Pas par forfanterie, mais pour positiver, échapper à l'accablement.
J'ai fini par décrocher mon premier poste chez Clemessy. Je faisais 50 km aller-retour par jour en voiture pour me rendre à mon travail, preuve que j'étais mobile, ce que je cherchais à me démontrer en premier.
J'ai même soudé, câblé des armoires électriques. Puis j'ai été recruté comme jeune ingénieur à la Régie municipale de Colmar (distribution publique d'électricité, gaz, eau). Au Directeur, convaincu par ma candidature mais redoutant une récidive de cancer, le médecin du travail avait répondu : " il a été capable de surmonter ses épreuves, il est blindé !" Il avait vu juste : j'ai monté les échelons jusqu'à prendre, à 30 ans d'abord, la Direction de la régie de Guebwiller, ensuite, à 37 ans, la direction de la Régie de Colmar (devenue Vialis entre-temps), qui m'avait embauchée 14 ans plus tôt. Du jamais vu ! Entre-temps, je m'étais marié et j'avais eu une fille. J'ai assumé mes responsabilités par autant de présence sur le terrain que de travail en coulisses. J'ai toujours refusé mon statut de handicapé, ne demandant ma carte de mobilité réduite qu'en 2000. Tout le temps où j'ai dirigé la Régie de Colmar, j'ai été un des plus mobiles de toute l'entreprise, comme si j'avais besoin de surcompenser. Mes fonctions m'amenaient une à deux fois par mois à Paris, et mes activités au sein de mon association professionnelle européenne, dans toutes les capitales d'Europe.
Au bout de dix ans, j'ai souhaité entrer dans un grand groupe car je n'avais plus de perspectives d'évolution dans la structure que je dirigeais. EDF m'a alors proposé de prendre la direction du Réseau distribution EST d'EDF. J'ai donc rejoint l'entreprise en mars 2003. J'y ai trouvé des gens très sensibilisés à la question du handicap. Le mien ne m'a jamais empêché de réaliser mes projets. Au contraire, il m'a poussé dans mes retranchements, obligé à dépasser mes peurs alors que j'étais plutôt timide et réservé. Le plus grand risque est qu'on nous prenne en pitié plutôt que de nous donner notre chance.
Je me suis toujours demandé si le handicap ne m'a pas finalement aidé, dans le sens où le fait de devoir y faire face ne m'a pas contraint à déployer beaucoup plus d'énergie que le commun des mortels...et qu'il a été un moteur... Je n'aurai jamais de réponse à cette question ! mais cela rejoint la phrase qui trotte toujours dans ma tête « l'inconfort est source de progrès »...Le handicap isole. On est seul pour le surmonter. Bien sûr, vos proches vous aident, vous facilitent la vie...mais bien vite, j'ai refusé cette aide car elle induisait une espèce de dépendance vis à vis d'autrui dont je ne voulais pas. J'ai toujours souhaité m'assumer seul et j'ai mis beaucoup d'années avant d'accepter de l'aide sans devoir culpabiliser et sans avoir l'impression que j'inspire de la pitié. Le handicap n'est pas seulement physique, mais également psychique et le pire ennemi dans cette dimension-là, c'est soi-même...Avoir une réelle opinion de soi-même, de ses compétences clés, de ses faiblesses, de ses potentiels,... n'est déjà pas chose facile pour les personnes réputées « normales » ; y rajouter un handicap déforme forcément votre vision ; la seule solution : s'appuyer sur le regard d'autrui pour se faire sa propre opinion...Avec le recul, je crois que je me suis mis dans des situations où j'ai progressivement remonté la barre pour vérifier par l'intermédiaire d'autrui ce dont je suis capable...étant prudent par nature, je me suis entouré de conseils et avant d'entrer à EDF, je me suis frotté à tester mon « employabilité » en postulant à des postes de dirigeant...
Vincent Barbaras, 54 ans
Il obtient son baccalauréat E avec mention bien en 1973 et est admis en classe préparatoire.
La même année, son cancer est détecté et il entame une radiothérapie.
En 1974, alors qu'il est admis à l'ENSAM (Ecole Nationale des Arts et Métiers), le cancer récidive avec métastases au poumon.
Il est alors amputé de la totalité de sa jambe et suit chimiothérapie et radiothérapie.
Diplômé de l'ENSAM en 1978 avec la médaille d'argent, il entre à la Régie Municipale de Colmar en qualité d'Ingénieur d'Etudes. Il crée puis dirige le Centre de Calcul por le dimensionnement des réseaux de Gaz, d'Eau et d'Electricité.
En 1985 enfin, son cancer est déclaré guéri.
Il prendra successivement la direction de la Régie Municipale de Guebwiller, la Présidence de l'association COPROGAZ, la direction de Vialis (ex Régie Municipale de Colmar) et sera expert auprès de la Commission Européenne pour le secteur de l'Energie, la Présidence de Geode, organisme de lobbying des petits et moyens opérateurs, présent dans 11 pays d'Europe.
En 2003, il entre à EDF au poste de Directeur du Réseau Distribution Région Grand Est.
Il est aujourd'hui Délégué Régional EDF pour la Lorraine.