L'enfer ? Le bonheur ? Au fond, il semble que cela ne change rien - et ne gêne que les machos. Rien, vraiment ? Certains (et certaines) notent cependant de subtiles différences dans l'approche féminine du management. A confirmer, quand les femmes seront aussi nombreuses que les hommes au sommet de la hiérarchie
C'est un privilège encore rare. Une situation réservée - pour l'instant - à une poignée d'heureux élus. La voiture de fonction? Les stock-options? Le bureau climatisé? Mieux que ça: une femme pour chef. Avec un petit quart de femmes parmi les cadres du secteur privé en 2001, les salariés dont le supérieur hiérarchique est une femme sont très minoritaires. Alors que la gent féminine représente aujourd'hui plus de 45% de la population active...
Quel effet cela fait-il à ces pionniers et pionnières de la féminisation en marche d'avoir une femme comme patron? «Aucun, répond platement Paul*, 31 ans, avocat dans un cabinet parisien. Nous avons des rapports hiérarchiques de base: quand je fais une bêtise, j'ai droit à une réprimande; quand j'ai bien bossé, à un compliment. Son sexe ne change pas grand-chose à nos relations.» Xavier*, 32 ans, pharmacien et ingénieur de recherche dans l'industrie, n'est pas tout à fait du même avis: «J'ai eu plusieurs femmes comme chef et comme collègues lorsque j'étais interne, se souvient- il. Eh bien, j'en ai bavé! Un enfant malade? A moi le surplus de boulot. Mes dates de congés? Forcément en dehors des vacances scolaires. Tout était toujours très compliqué. Impossible d'être efficace. Impossible, aussi, de parler franchement - elles s'énervaient tout de suite. J'ai vraiment compris la différence entre les hommes et les femmes le jour où j'ai travaillé avec elles!»
Laurent Vincenti, 43 ans, et Philippe Legaret, 47 ans, les deux directeurs généraux d'Altaï, une agence de design et d'architecture commerciale, sont, eux, franchement sous le charme de la patronne, Marie Hahn, 44 ans, qui a racheté l'entreprise en 1999: «Soucieuse de l'équité dans la boîte», «A l'écoute et proche des gens», «Toujours dans la concertation», mais aussi «Intransigeante et bourreau de travail», «Claire, directe et franche». Bref, entre elle et eux, «une alchimie hors du commun, qui marche du feu de Dieu». Rien que ça!
Les avis des femmes dirigées par des femmes sont tout aussi... contrastés. «Chez Danone, où mon boss était une femme, cela se passait bien, se souvient Marion*, 29 ans, aujourd'hui consultante dans un gros cabinet anglo-saxon. Avec un homme, ça n'aurait rien changé. Le seul problème, c'est qu'elle se sentait obligée d'en faire deux fois plus, si bien que son niveau d'exigence était supérieur à celui d'un homme.» Anne-Sophie, 31 ans, directrice commerciale d'une agence interactive pilotée par une femme, voit les choses différemment: «C'est comme si j'avais un miroir en face de moi. Nous avons une grande complicité: je lis facilement son comportement, je comprends, j'anticipe, je vais plus vite qu'avec un homme. Mais ce n'est pas forcément constructif: il n'y a pas d'opposition. On fait peut-être fausse route à deux!»
Parfois, les relations sont subtiles, voire complexes: «Avec nous, elle est à la fois mère poule et mère fouettarde, racontent Amélie* et Coralie*, 27 et 28 ans, journalistes dans un magazine parisien, dont la rédactrice en chef pourrait être... leur mère. Elle se permet avec nous des choses qu'un homme n'oserait jamais faire, sous peine d'être accusé de harcèlement! Mais on sait aussi que, le jour où l'on sera enceintes, elle acceptera la situation plus facilement qu'un homme.»
Il y aurait donc autant d'opinions sur les chefs au féminin que de salariés. A se demander si le management féminin existe... Bonne question. Et matière à controverses sans fin. «Je suis toujours gênée pour répondre, commente Gabrielle Rolland, membre du comité de direction de Cap Gemini Ernst & Young. La lecture d'un bilan par un homme ou par une femme est identique. Mais ce qui est sûr, c'est que nous n'avons pas la même manière d'exercer le pouvoir.» Les participantes à la formation intitulée «Coaching et management au féminin» ne disent pas autre chose. Organisée au mois de mars par Les Rencontres d'affaires, une société spécialisée dans les formations en entreprise, l'affiche a attiré une douzaine de femmes cadres - mais aucun homme, même s'ils étaient les bienvenus... «La prochaine session de juin est quasi complète», se réjouit Alexandra Boulade, responsable du programme. La plupart des participantes sont venues «par curiosité». Certaines d'entre elles avouaient même, dans un premier temps, en mal comprendre l'intérêt. Surtout, beaucoup semblaient convaincues que, sur le fond, le management est unisexe. Pas forcément dans la forme - et encore. «Les clefs de la réussite du management sont les mêmes pour les hommes et pour les femmes, résume l'une d'elles. Mais leur mise en œuvre est différente.»
Beaucoup de «manageuses» - et de «managées» - voient les choses encore plus simplement. «Je ne crois pas à un modèle de management féminin, affirme Emilie Crétal, 29 ans, directrice de division chez Beijaflore, un tout récent cabinet de conseil en nouvelles technologies. C'est avant tout un problème de personnalité.» Son patron direct, Nathalie Cordier, 38 ans, directrice des opérations de Beijaflore Network, qui a fait toute sa carrière dans l'univers très masculin de l'informatique et des télécoms, renchérit: «Quand je dois faire des choix, je ne me pose jamais ce genre de question; quand je recrute, je recrute en fonction des compétences.» Même discours chez Yahoo! France, où le boss est une femme. «Dans notre industrie, explique Caroline Zibi, 29 ans, directrice du marketing, les gens sont jeunes et les femmes, très présentes. Cela contribue à estomper les différences de styles.» Elle est sur la même longueur d'onde que sa chef, Isabelle Bordry, 31 ans, directrice générale de Yahoo! France: «Manager dépend de l'expérience, de la compétence, de la personnalité, pas du sexe!»
Soit. Mais, comme le souligne abruptement cette cadre qui a fait toute sa carrière dans le BTP - «Et dans le Sud!» - «On n'est pas câblé pareil!» Traduction de Marion, la consultante: «Les hommes et les femmes sont différents. Il n'y a pas de raison pour que ces différences ne se manifestent pas au travail et dans l'exercice du pouvoir.» Certains et certaines affirment donc l'existence de «valeurs féminines» qui distingueraient le management des femmes de celui des hommes. Une notion qui n'enchante guère Maryse Huet, économiste du travail, spécialiste de l'emploi des femmes à la CFDT: «Cette analyse risque d'enfermer les femmes managers dans un ghetto.» Sous prétexte de capacités relationnelles plus importantes, on cantonnerait les femmes aux secteurs friands de ces compétences particulières - communication, ressources humaines, gestion, marketing, commercial. Comme par hasard, ceux où l'on trouve le plus grand nombre de femmes cadres. «Nous préférons parler des différences, qui, elles, rendent la mixité possible», poursuit Maryse Huet.
Première grande «différence», donc: une vie privée et une vie professionnelle pas forcément très cloisonnées. Quand un manager aura, dans le meilleur des cas, une discrète photo de madame et des enfants planquée dans un coin du bureau, la manageuse, elle, n'hésitera pas à s'enquérir de la bronchite du petit dernier. «C'est vrai qu'on ne scinde pas nos univers, remarque Gabrielle Rolland. Si nous nous retrouvons entre femmes, nous parlons vite de nos enfants, voire de nos amours.»
Les femmes ne sont pas les seules à le reconnaître - et à apprécier: «Elle est toujours à l'écoute, expliquent Laurent Vincenti et Philippe Legaret en parlant de la big boss, et elle nous encourage à faire pareil. Elle s'intéresse à la vie privée, avec un petit mot pour les anniversaires, un bouquet de fleurs pour les naissances.» Chez Physcience, laboratoire spécialisé dans les compléments alimentaires dirigé par Isabelle Pacchioni, 39 ans, on fête aussi les anniversaires. Rien d'extraordinaire. En revanche, Bruno Philippon, 38 ans, directeur du marketing, apprécie les réactions de la patronne sur les problèmes de garde d'enfant. «Avec un homme, je n'évoquerais même pas le sujet!»
Du bout des lèvres, Nathalie Cordier admet être proche de ses équipes, mais pour préciser tout de suite: «Les managers hommes que j'ai connus me l'ont appris.» «C'est vrai que l'on a un management plutôt rond, englobant, maternant, analyse Cristina Lunghi, consultante, présidente de l'association Arborus et auteur d'Et si les femmes réinventaient le travail... (Editions d'Organisation). Parfois, on en fait même un peu trop.» Anne-Sophie et ses collègues sont souvent obligés de demander à leur patronne d'arrêter de leur donner du «Mes enfants». «Une mère, on en a déjà une!» Natacha*, 32 ans, spécialiste du marketing chez un géant de l'agroalimentaire, se souvient, elle, de cet homme, dans son équipe, qui, au lieu de l'appeler par son prénom, laissa échapper un jour un sonore «Maman!» resté dans les mémoires...
Avoir une femme pour chef a quelques conséquences sur l'organisation du travail, dont personne ne se plaint! Exemple: les réunions à 19 heures se raréfient. Chez Physcience, la directrice générale prend tous ses mercredis. «Mais on bosse tard le soir, s'il le faut, précise Bruno Philippon. On est dans une start-up.» Selon un sondage effectué par la Sofres pour le prix Veuve-Clicquot de la femme d'affaires, voilà plus de huit ans, 61% des salariés interrogés estimaient que la présence d'une femme à un poste de responsabilité dans l'entreprise avait des effets positifs sur l'organisation du travail. Sondés sur le climat social et l'ambiance au travail, ils étaient 53% à apporter la même réponse.
Les hommes pourraient s'emparer de leurs valeurs
Au chapitre des différences, il faut aussi ajouter une relation au pouvoir moins passionnelle. «On est moins dans la hiérarchie que dans l'influence, dans le statut que dans la reconnaissance, assure Gabrielle Rolland. Les femmes ne sont pas obsédées par le pouvoir.» Ainsi, Natacha, quand elle a été bombardée chef d'équipe, a travaillé tout l'été pour être à la hauteur à la rentrée. Puis, quand elle séchait sur un problème, elle n'hésitait jamais à poser des questions ni à demander des explications aux spécialistes du service. «C'est très féminin, cette incapacité de faire comme si on savait. Jamais un mec n'aurait fait ça. D'ailleurs, les autres managers - hommes - sont venus me voir en me demandant si j'étais folle...» Non que les femmes n'apprécient pas le pouvoir, mais «elles l'aiment pour réaliser, pas pour ses signes extérieurs ou pour le posséder», affirme Cristina Lunghi.
Autre dissemblance: l'obsession des résultats, qui serait typiquement masculine. Et ce sont les hommes managés par des femmes qui le disent... «Un homme aura plus tendance à s'intéresser à la performance, indique Bruno Philippon, habitué depuis ses études à travailler entouré de femmes. Une femme s'attachera plus à la manière d'y arriver.» «Le management masculin est plus fondé sur la performance, admettent Laurent Vincenti et Philippe Legaret. Tandis qu'elles attachent de l'importance à la qualité de vie dans l'entreprise, à des détails qui nous échappent. Et le personnel réagit à ces détails.»
Au final se dessine une pratique du pouvoir différente des modèles en vigueur, fondée sur la concertation et la convivialité, le partage et la cohésion. Bref, un management idyllique! Mais, surtout, un management que les hommes peuvent également exercer. «Pour l'instant, ce sont des valeurs portées par les femmes, mais elles sont appelées à devenir mixtes», annonce Cristina Lunghi. «Les hommes peuvent tout à fait s'en emparer, renchérit Maryse Huet, ce n'est pas un combat catégoriel!» C'est d'ailleurs une attente forte dans les entreprises: «Les gens demandent de l'écoute et du partage, des projets, des compétences», affirme Nelly Michelin, de l'Institut du coaching, intervenante dans la formation des Rencontres d'affaires.
Les nouvelles générations tiquent à peine
Certaines sociétés l'ont bien compris, qui ont commencé à mettre en place des programmes pour faciliter la promotion de manageuses. Parce qu'elles y ont intérêt, tout simplement. «Les équipes mixtes sont plus efficaces, énonce Marie-Claude Peyrache, directrice de la communication de France Télécom, membre du réseau d'entreprises Inter'Elles. Les hommes et les femmes sont complémentaires.» Même discours pragmatique chez IBM: «Une entreprise doit être le reflet de la société, explique Elisabeth Kimmerlin, directrice des services e-business, également chargée du programme "diversité". Et on trouve de plus en plus de femmes chez nos clients.»
Les entreprises ont-elles vraiment le choix? Dans la fameuse guerre des talents, qui s'annonce d'autant plus rude que la pénurie de cadres est pour demain, elles pourront difficilement continuer à privilégier les mâles. Déjà, les générations qui arrivent sur le marché du travail, biberonnées à la mixité depuis le jardin d'enfants, blasées dans leur relation au travail et à l'entreprise, tiquent à peine quand le boss porte une jupe. Mais la route jusqu'aux conseils d'administration et aux lieux de pouvoir est encore longue: aucune femme ne dirige l'une des entreprises du CAC 40.
* Les prénoms ont été modifiés.