Un réseau est presque l'antithèse de la pyramide hiérarchique. Travailler en réseau : indispensable demain ! Mais comment travailler en réseau ? Qui a le(s) pouvoir(s) ? Qui fait autorité ? Comment allier efficacité immédiate et convergence/cohérence des décisions ? Qui décide quoi, en somme, au sein d'un réseau ? Comment fonctionner efficacement hors référence hiérarchique ? C'est là tout le défi des organisations de demain.
On l'oublie trop souvent, le management est né au USA peu après la seconde guerre mondiale. Les grandes opérations militaires de ce temps avaient induit la mise au point de méthodes d'efficience que les anciens soldats importèrent ensuite dans leurs entreprises et leurs "business schools". Le management, de nos jours, est encore tout imprégné de ces méthodes et de ces concepts guerriers. Ne parle-t-on pas continuellement de stratégie, de tactique, de guerre des prix, de bataille commerciale, de conquête de parts de marché, de troupes, de terrain, de bombe publicitaire, d'esprit de guérilla, d'offensive technologique, d'espionnage industriel, etc ... Tout le vocabulaire des conseils d'administration et des comité de direction en est saturé.
Il était donc naturel que le principe hiérarchique fît partie du lot et qu'il s'érigeât en axe directeur de nos organisations d'alors. L'équation hiérarchique repose sur le postulat que l'efficience naît de l'uniformité d'action, que l'uniformité d'action requiert la discipline et que la discipline exige l'obéissance. Ainsi se construit la pyramide hiérarchique où tout le pouvoir est concentré au seul sommet et où toutes les informations remontent et tous les ordres descendent selon la stricte logique verticale.
Il était logique que le principe hiérarchique trouvât à se développer dans l'économie industrielle lourde où le très gros de la main d'œuvre relevait, croyait-on, de la chosification de la force de travail où l'inintelligence syndicale rivalisait avec le taylorisme patronal.
L'économie industrielle classique concentrait l'intelligence sur un tout petit groupe (l'état-major managérial) et consommait beaucoup de force de main-d'œuvre (les troupes "prolétaires" pour reprendre le poncif éculé).
Le simplisme radical et primaire de ce type d'organisation d'intelligence minimale trouva le principe hiérarchique parfaitement à sa mesure : il devint donc norme.
Pourtant, ma propre expérience de commando en situation de guerre m'a clairement démontré qu'une fois sur le terrain des opérations, il n'est plus question de voie hiérarchique, mais de complémentarité de talents et de confiance mutuelle indéfectible : chacun sait ce que les autres attendent de lui et sait ce qu'il peut attendre des autres. Les galons ne jouent plus : il ne reste que les expertises individuelles complémentaires et "l'esprit de corps", ce processus de fusion des individualités au service d'une mission, en terrain inconnu, hostile et imprévisible.
Mon enfance dans le milieu des pilotes de chasse m'avait si souvent démontré déjà la même chose : la voie hiérarchique, c'est bon pour les ronds de cuir des états-majors, elle ne concerne que les comiques troupiers, pas les unités d'élite. Un expert vivant vaut mieux que mille héros morts, n'en déplaise à la mythologie et aux martyrologes populaires.
Le postulat de l'efficience hiérarchique semble donc être mis à mal par la réalité vécue : la discipline hiérarchique en jette un maximum à la parade, mais se révèle bien peu pertinente dans la gadoue et le sang. Pourquoi ?
Parce qu'elle est à la fois trop lente et trop pauvre !
Trop lente parce que lorsque celui d'en face vous a en ligne de mire, demander des ordres, c'est déjà mourir : la confiance va vers ceux qui font autorité sur le terrain (les experts, gradés ou non) et non vers ceux qui ont le pouvoir (les états-majors à l'arrière).
Trop pauvre parce que celui qui vit la situation en sait infiniment plus que celui qui en reçoit des descriptions partielles et partiales.
Tant que le milieu est stable, prévisible, lent, la voie hiérarchique peut fonctionner : ses temps longs de réaction sont compatibles avec la lenteur ambiante, sa pauvreté d'intelligence est suffisante pour assumer la pauvreté des événements.
Tout peut aller, alors, pour le mieux dans le plus simple des mondes.
Mais que le monde alentour devienne chaotique, turbulent, infernal, hyper-complexe, imprévisible, incertain et explosif, alors tous les rapports en trois exemplaires deviennent dérisoires. La voie hiérarchique y est totalement inopérante, tétanisée, irresponsable. La seule réponse que l'on obtient alors est : "démerdez-vous !". C'est le seul ordre qu'un état-major dépassé puisse encore donner ! Cas vécus.
Or, notre monde économique, depuis les crises énergétiques et les révolutions informatique et noétique (l'économie de la connaissance et de l'intelligence au-delà de l'économie classique), est entré en turbulence, en imprévisibilité, en incertitude, en instabilité, en chaos majeurs, irréversibles et durables.
Le principe hiérarchique, jadis opérant dans un monde simple et stable, devient notoirement inadéquat. Dans notre monde affolé, il faut réagir immédiatement, il faut réagir intelligemment, il faut réagir créativement, il faut réagir spécifiquement.
Vitesse, intelligence, créativité et spécificité : voilà les antithèses de la voie hiérarchique.